Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Nom de la revue

La population de la France face au VIH-SIDA
Le SIDA en Europe occidentale à travers un regard territorialisé de démographe
Béatrice Valdes
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Bibliographie | Références
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RÉSUMÉ

Le recours à un regard territorialisé de démographe pour l’étude des différences nationales d’incidence et de mortalité du SIDA, dans neuf pays d’Europe occidentale, permet de confirmer certaines spécificités nationales – pas forcément visibles sans rapporter les évènements aux populations susceptibles de les avoir vécus – tout en relativisant certaines autres. Malgré la très forte réduction de l’incidence du SIDA qu’a permis la généralisation du recours aux multithérapies dans tous ces pays depuis le milieu des années 1990, les singularités entre les pays méridionaux et les pays septentrionaux se sont atténuées, mais subsistent encore. En outre, l’utilisation du regard de démographe permet de dégager une interaction entre les différents volets de l’épidémie, à savoir une mise en évidence d’une relation particulière entre une épidémie de SIDA résultant de l’usage de drogues par voie intraveineuse et une épidémie résultant d’une contamination hétérosexuelle du SIDA, notamment dans les pays méridionaux.

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Mots-clés : VIH ; SIDA ; épidémie ; usage de drogues par voie intraveineuse ; contamination sexuelle
Index géographique : Europe occidentale
Index historique : xxe-xxie siècles
SOMMAIRE

I. Introduction
II. Données et méthodes
1) Un accès aux données relatives au VIH-SIDA variable selon les pays
2) La comparabilité de ces données
3) Méthodes utilisées
III. Une opposition entre Europes méridionale et septentrionale en matière d’incidence du SIDA
1) Une approche pour mesurer le handicap : la gêne dans les déplacements
2) Les caractéristiques sociodémographiques des personnes gênées dans les déplacements
3) Incidences de la gêne sur la mobilité
4) Une analyse des déplacements par leurs caractéristiques : heure de départ, motifs, modes de transport
5) Gêne dans les déplacements et sentiment sur le déplacement
6) Caractéristiques sociodémographiques et déplacement et perception, analyse des correspondances
IV. Des types d’épidémies assez variables
V. Une opposition encore plus marquée entre Europes méridionale et septentrionale en matière de mortalité par SIDA
VI. Conclusion

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I. Introduction

Constituant un évènement imprévisible majeur, le SIDA a impacté les prévisions en matière de santé publique (Desgrées du Loû, 1998 ; Downs et al., 1997 ; Nizard, 2000) et a ranimé l’inquiétude face aux maladies infectieuses que l’on imaginait avoir réussi à maîtriser [1] (Omran, 1971 ; Vallin et Meslé, 2010). La survenue de l’épidémie de SIDA a transformé non seulement la mortalité à certains âges relativement jeunes, mais aussi la perception des besoins en matière de santé (Hamers et Downs, 2004). De nombreuses études ont déjà été menées sur le SIDA, afin de mesurer les conséquences de l’épidémie sur les populations (Bourdillon et Sobel, 2006 ; Brouard, 1987 ; Jalran, 2004 ; Auvert et al., 1994 ; Prioux, 1996 ; Besancenot et al., 2006 ; United Nations, 2007), en particulier du monde en développement (Amat-Roze, 2003 ; Amat-Roze et Dumont, 1994 ; Desclaux et Desgrées du Loû, 2006 ; Desgrées du Loû, 1998, 2005 ; Lambert, 1992 ; Stanecki, 2004). En revanche, les travaux portant sur l’épidémie de SIDA dans les pays d’Europe occidentale sont plus rares, vraisemblablement car ces pays sont moins touchés par le SIDA que d’autres régions du monde (Downs et al., 1997 ; ONUSIDA, 2010). Cette recherche a pour objectif d’analyser la dynamique de l’épidémie dans les pays d’Europe occidentale, avec un regard de démographe (Bergouignan, 2004, 2005), dans une perspective de compréhension des différences spatiales et temporelles existant sur ce plan. L’introduction d’un regard de démographe, ici territorialisé, dans l’analyse de l’épidémie de SIDA en Europe, permet de réaliser une comparaison entre les territoires avec une mise en évidence de singularités nationales – pas forcément visibles sans rapporter les évènements aux populations susceptibles de les avoir vécus –, voire de révéler des interactions entre les différents volets de l’épidémie. Dans cette optique, la construction d’indices spécifiques permet d’éliminer l’effet des différences de structure par âge, que ce soit pour l’analyse de l’intensité des entrées dans le SIDA ou pour celle de la mortalité par SIDA.

II. Données et méthodes

Le choix des indices permettant d’aboutir à une mesure de l’incidence du SIDA et de la mortalité par SIDA dans les pays d’Europe, en écartant notamment l’effet des différences de structure par âge, dépend fortement des données disponibles. Or, selon les pays européens, il existe une grande diversité de modalités d’utilisation des données relatives au VIH-SIDA par les chercheurs.

1) Un accès aux données relatives au VIH-SIDA variable selon les pays

Les données relatives au VIH-SIDA sont des données dites « sensibles » car elles concernent l’intimité des individus. Malgré l’anonymisation des données dans la plupart des pays, leur accès est limité par souci du respect de la vie privée des malades. Ces données sont disponibles sur simple demande auprès de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) en Suisse, sur la base d’une convention avec l’Institut national de veille sanitaire (INVS) en France et dans le cadre d’une demande d’extraction spécifique auprès du Centre national d’épidémiologie (CNE), en Espagne, qui sollicite l’autorisation de diffusion auprès de chaque communauté autonome. Les données concernant les autres pays européens peuvent être fournies aux chercheurs par Eurohiv (réseau de surveillance de l’infection par le VIH dans la région Europe de l’OMS) sur demande. Les données ainsi obtenues – issues de l’ECDC HIV/AIDS data collection 2007, c’est-à-dire les données figurant dans le rapport sur la surveillance du VIH-SIDA effectué par Eurohiv à partir des données transmises directement par chaque pays – concernent : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, et le Royaume-Uni.

2) La comparabilité de ces données

L’ensemble des pays européens utilisent la définition d’un cas de SIDA préconisée par l’Union européenne depuis 1993 (Ancelle-Park et al., 1993) et établissent la statistique des décès dus au SIDA dans la classification internationale des maladies. Toutefois les données recueillies diffèrent étant donné la forte variabilité dans l’interprétation du principe de respect de la vie privée selon les pays. Ces différences concernent essentiellement le nombre de données recueillies portant sur les nouveaux malades. Par exemple, alors que certains pays ne recueillent que très peu d’informations sur chaque patient, d’autres enregistrent davantage de renseignements. Alors que certains pays s’intéressent uniquement à la nationalité du patient au moment du diagnostic du SIDA, d’autres recueillent le pays de naissance, voire l’origine ethnique. L’Espagne se distingue des autres pays par une appréciation plus souple du principe de respect de la vie privée des malades. Contrairement aux autres pays européens qui utilisent un code garantissant l’anonymat, en Espagne, les données des registres autonomes et du registre national des cas de SIDA sont nominatives [2].

En outre, la surveillance des entrées dans le SIDA et des décès par SIDA n’est exhaustive dans aucun des pays. Cette non-exhaustivité des données peut s’expliquer par :

  • - une non-déclaration de la part de médecins de certaines entrées dans le SIDA. Quelques pays ont reconnu ce manque d’exhaustivité lors de l’enquête de l’Eurohiv de 2006 [3] : pour les pays où l’on dispose d’une estimation du niveau de sous-déclaration, celle-ci se situe entre 10 % et 15 % des cas, à l’exception apparente de l’Allemagne et du Royaume-Uni (jusqu’à 40 % dans ces deux pays) ;
  • - une sous-déclaration des décès par SIDA, puisque certains décès par SIDA ne sont pas enregistrés en tant que tels (Valdes, 2013). L’enquête d’Eurohiv 2006 ne fournit pas de données pour évaluer la non-exhaustivité des systèmes de surveillance des décès par SIDA [4].

3) Méthodes utilisées

Dans les données de l’ECDC HIV/AIDS data collection 2007, ne figurent pas la variable de l’âge au diagnostic, ni de l’âge au décès par SIDA, la raison invoquée étant le souci du respect de la vie privée des malades. Il est cependant possible de contourner cette difficulté, grâce à l’application de la méthode de la génération moyenne [5] qui permet d’éliminer les effets de structure par âge tout en se passant de la distribution par âge des cas de SIDA. L’estimation de l’incidence du SIDA selon le mode de contamination s’appuie sur le même modèle.

Encadré 1. La méthode de la génération moyenne

À l’exception de la France, la Suisse et l’Espagne, il n’a pas été possible d’obtenir les données anonymes détaillées avec la répartition des cas de SIDA selon l’âge au diagnostic, pour la plupart des pays d’Europe occidentale. Le problème est alors qu’on ne peut pas directement appliquer les cas de SIDA annuels à la population moyenne de chaque pays, ce qui correspondrait au calcul de taux bruts d’entrée dans le SIDA. Cette option, habituellement utilisée pour mesurer l’incidence d’une maladie, conduit à un indice mêlant effet de la structure par âge de la population et niveau des taux par âge. Or, cette structure diffère amplement entre les pays d’Europe [6].

L’élimination des effets de structure par âge passe théoriquement par le recours à la distribution des évènements selon l’âge à leur survenue. Lorsque celle-ci n’est pas disponible, on peut utiliser la méthode des taux types, soit dans l’optique d’estimer un indice de dimension annuelle, soit dans l’optique de construire une mesure d’incidence à l’échelle d’une génération fictive : c’est la méthode de la génération moyenne. Ainsi, la méthode de la génération moyenne permet d’éliminer les effets de structure par âge tout en se passant de la distribution par âge des cas de SIDA.

Pour éliminer l’effet de structure par âge dans la mesure de l’incidence du SIDA, on rapporte l’ensemble des cas de SIDA annuels à l’effectif de la génération moyenne. Cette génération moyenne s’obtient en appliquant la distribution des taux par âge observée en Espagne à la population par âge détaillé de chaque pays.

Cette distribution correspond au poids du taux d’entrée dans le SIDA de chaque âge, dans la somme annuelle des taux par âge d’entrée dans le SIDA. On peut ainsi calculer les sommes d’entrées dans le SIDA réduites en Espagne et reconstituer des indices pour les autres pays d’Europe, sans connaître pour chacun d’entre eux la répartition par âge des entrées dans le SIDA.

Malgré son caractère statistiquement très robuste, cette méthode de la génération moyenne repose sur certaines hypothèses. Disposant des effectifs de cas de SIDA par année de diagnostic, sexe, mode de contamination et âge pour la France, la Suisse et l’Espagne, on a pu vérifier le bien-fondé de ces hypothèses, notamment l’absence du risque de distorsion. Ce risque de distorsion apparaît lorsque la série des taux par âge d’entrée dans le SIDA utilisée a un « calendrier » transversal suffisamment différent du « calendrier » transversal réel. Or, on retrouve de façon quasiment identique une concentration des entrées dans le SIDA à certains âges, et ceci quel que soit le pays étudié (Valdes, 2009).

Sur la base de principes comparables, le recours à la méthode de la mortalité-type nous permet d’aboutir à une estimation de la mortalité par SIDA dans les pays d’Europe occidentale sans disposer de la répartition par âge des décès par SIDA. On a estimé la mortalité par SIDA dans ces différents pays en appliquant le calendrier des décès enregistré en Espagne, pays pour lequel nous disposons de la répartition par âge des décès par SIDA.

III. Une opposition entre Europes méridionale et septentrionale en matière d’incidence du SIDA

En 1994, au plus fort de l’épidémie, l’incidence moyenne du SIDA en Europe occidentale était d’environ 800 pour 100 000 [7]. À l’époque, beaucoup craignaient une explosion de la mortalité compte tenu de la rapidité de la progression du VIH-SIDA et du pronostic mortel de la maladie. Dans tous les pays d’Europe occidentale, on constate en effet une très forte hausse de la probabilité de décéder par SIDA jusqu’au milieu des années 1990, mais rapidement suivie d’un recul spectaculaire, grâce à l’arrivée des multithérapies dès 1996 (Palella et al., 1998).

L’augmentation rapide de la mortalité par SIDA reflétait, avec un décalage dans le temps, la diffusion du VIH et l’entrée dans le SIDA. À cette époque, l’absence de traitements permettant d’éviter ou de retarder l’entrée dans la maladie des personnes infectées par le VIH, conduit à interpréter les différences nationales d’incidence du SIDA comme le reflet des différences nationales d’infection par le VIH quelques années auparavant.

À partir de 1996, le délai entre l’entrée dans le SIDA et le décès s’est considérablement allongé. Désormais, l’incidence du SIDA reflète davantage un accès tardif au dépistage et l’absence de traitement de la séropositivité. Dans presque tous les pays d’Europe de l’Ouest on a ainsi pu observer une réduction de l’incidence du SIDA (Figures 1). Rapide jusqu’en 1998, cette baisse s’est ensuite ralentie [8].

On peut cependant distinguer les pays méridionaux de l’Europe occidentale (Espagne, France, Italie, Suisse et Portugal) des pays septentrionaux (Pays-Bas, Belgique, Allemagne et Royaume-Uni). Les premiers connaissent une mortalité par SIDA supérieure à celle des seconds. Cette distinction était particulièrement nette en 1994, lorsque la mortalité par SIDA a atteint son niveau maximum dans chacun de ces pays (Eurohiv, 2002). L’Espagne se démarque des autres pays européens par des niveaux d’incidence du SIDA particulièrement élevés (CNE, 2002 ; ONUSIDA, 2010).

Figures 1. Estimation de l’incidence du SIDA chez les hommes et les femmes dans les pays d’Europe occidentale
Source : Centre national d’épidémiologie espagnol (CNE) et Eurohiv
Champ : population résidant en Allemagne, Belgique, Espagne métropolitaine, France métropolitaine, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse
Note de lecture : l’incidence du SIDA des hommes en France métropolitaine est de 1 122 pour 100 000 en 1994, c’est-à-dire que 1,1 % des hommes résidant en France métropolitaine sont entrés dans le SIDA en 1994
IV. Des types d’épidémies assez variables

Ces différences de niveau d’incidence du SIDA correspondent à des types d’épidémie variés [9]. Ainsi, le tropisme sud-européen de l’incidence du SIDA résultant d’une contamination par l’usage de drogues injectées (UDVI) est perceptible, que l’on construise des indices démographiques spécifiques (Cartes 1) ou que l’on calcule de simples répartitions des cas par mode de contamination (Annexe 1). L’Italie et l’Espagne affichent des indicateurs conjoncturels d’entrée dans le SIDA issus de l’injection de drogues largement supérieurs à ceux observés dans les pays d’Europe du Nord. La France et la Suisse présentent des situations intermédiaires sur ce plan. Le niveau d’incidence du SIDA résultant d’injection de drogues observé au Portugal s’apparente au reste de l’Europe du Sud, mais on observe toutefois un décalage temporel assez net. La croissance des taux y est plus tardive que dans les autres pays européens, et leur diminution aussi. Ce décalage de la baisse de l’incidence du SIDA par rapport à l’arrivée des multithérapies n’est pas sans poser question sur la politique de santé publique (prévention, dépistage et traitements) développée dans ce pays face au VIH-SIDA.

Cette particularité des pays méridionaux s’associe avec une incidence du SIDA résultant d’une contamination hétérosexuelle importante – visible lorsque l’on travaille en calculant des indices spécifiques (Cartes 2 et Annexe 1) – dont la croissance est souvent décalée de quelques années (Valdes, 2009). Ces constats conduisent à construire l’hypothèse selon laquelle l’épidémie de VIH résultant de l’usage de drogues injectées a constitué un vecteur de l’épidémie de VIH par relation hétérosexuelle en Europe. L’immigration constitue un autre facteur de diffusion de l’épidémie de VIH par relation hétérosexuelle, en particulier lorsqu’elle est originaire de territoires à forte prévalence du VIH.

Cartes 1. Incidence annuelle du SIDA (pour 100 000) résultant d’une contamination par UDVI
Source : Centre national d’épidémiologie espagnol (CNE) et Eurohiv
Champ : population résidant en Allemagne, Belgique, Espagne métropolitaine, France métropolitaine, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse
Note de lecture : l’incidence du SIDA des hommes résultant de l’usage de drogues par voie intraveineuse en France métropolitaine est de 226 pour 100 000 en 1995, c’est-à-dire que 0,2 % des hommes résidant en France métropolitaine sont entrés dans le SIDA par ce mode de contamination en 1995
Cartes 2. Incidence annuelle du SIDA (pour 100 000) résultant d’une contamination hétérosexuelle
Source : Centre national d’épidémiologie espagnol (CNE) et Eurohiv
Champ : population résidant en Allemagne, Belgique, Espagne métropolitaine, France métropolitaine, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse
Note de lecture : l’incidence du SIDA des hommes par contamination hétérosexuelle en France métropolitaine est de 163 pour 100 000 en 1995, c’est-à-dire que 0,2 % des hommes résidant en France métropolitaine sont entrés dans le SIDA par ce mode de contamination en 1995

L’étude de la géographie de l’épidémie homosexuelle est faussée lorsque l’on s’en tient à la distribution des cas par mode de contamination (Annexe 1). De fait, l’Europe du Nord est parfois présentée sur cette base comme un espace de forte transmission homosexuelle, alors que sur ce plan, elle ne se différencie guère de l’Europe du Sud (Cartes 3). L’incidence du SIDA homosexuel atteint son niveau le plus élevé en France et en Suisse.

Cartes 3. Incidence annuelle du SIDA (pour 100 000) résultant d’une contamination homosexuelle
Source : Centre national d’épidémiologie espagnol (CNE) et Eurohiv
Champ : population résidant en Allemagne, Belgique, Espagne métropolitaine, France métropolitaine, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse
Note de lecture : l’incidence du SIDA des hommes par contamination homosexuelle ou bisexuelle en France métropolitaine est de 513 pour 100 000 en 1995, c’est-à-dire que 0,5 % des hommes résidant en France métropolitaine sont entrés dans le SIDA par ce mode de contamination en 1995
V. Une opposition encore plus marquée entre Europes méridionale et septentrionale en matière de mortalité par SIDA

Assez logiquement, la géographie de la mortalité par SIDA est assez semblable à celle de l’incidence du SIDA en Europe occidentale (Figures 2). Seule la plus forte concentration dans le temps de la mortalité par SIDA, qui s’explique par le double effet des multithérapies [10], introduit une légère différence.

Toutefois, alors que l’Espagne se distinguait très nettement des autres pays avec une incidence du SIDA jusqu’à deux fois supérieure, l’écart entre la mortalité par SIDA de l’Espagne et celle des autres pays, bien que toujours tangible, est très inférieur. Cela traduit sans doute une plus forte sous-déclaration des décès par SIDA en Espagne. On ne voit en effet pas bien pourquoi la survie des sidéens serait meilleure en Espagne, notamment avant 1996 et l’introduction des multithérapies.

La particularité de la situation portugaise s’observe également concernant la mortalité par SIDA, ce qui confirme l’hypothèse d’une défaillance multidimensionnelle (défaut de prévention, de recours au dépistage, et d’accès aux soins) de la politique de santé publique menée dans ce pays vis-à-vis du VIH-SIDA. Aucune baisse de la mortalité par SIDA n’est observée au Portugal avant 2004. Pourtant, si une hausse des entrées dans le SIDA persistante malgré l’existence des multithérapies, peut provenir d’un défaut de recours au dépistage, les multithérapies doivent normalement considérablement amoindrir la mortalité des personnes entrées dans le SIDA, que celles-ci aient découvert ou non leur séropositivité au moment du SIDA. Il est donc légitime, sinon d’affirmer, au moins de suspecter un problème d’accès aux soins au Portugal.

Figure 2. Estimation de la mortalité par SIDA pour les hommes et les femmes dans les pays d’Europe occidentale
Source : Centre national d’épidémiologie espagnol (CNE) et Eurohiv
Champ : population résidant en Allemagne, Belgique, Espagne métropolitaine, France métropolitaine, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse
Note de lecture : la mortalité par SIDA des hommes en France métropolitaine est de 1 328 pour 100 000 en 1994, c’est-à-dire que 1,3 % des hommes résidant en France métropolitaine sont décédés du SIDA en 1994
VI. Conclusion

Avec un recul de 30 ans, on peut considérer qu’en Europe occidentale le SIDA est resté un phénomène relativement marginal. En effet, l’incidence de la maladie n’a pas été aussi élevée que ce qu’on aurait pu craindre, au regard de la rapidité de la progression du VIH-SIDA, associée à un pronostic mortel de la maladie jusqu’au milieu des années 1990. Au final, l’incidence moyenne du SIDA en Europe occidentale au plus fort de l’épidémie, en 1994, est d’environ 800 pour 100 000. Ce niveau, qui reste très modeste en comparaison avec d’autres parties du monde (ONUSIDA, 2010), dissimule néanmoins une forte hétérogénéité : spatiale, conjoncturelle, générationnelle, et en termes d’âges. Le recours à un regard territorialisé pour l’étude des différences nationales – d’incidence et de mortalité – du SIDA dans neuf pays d’Europe occidentale permet de confirmer certaines spécificités nationales tout en relativisant certaines autres. Malgré la très forte réduction de l’incidence du SIDA qu’a permis la généralisation du recours aux multithérapies dans tous ces pays, depuis le milieu des années 1990, les singularités entre les pays méridionaux et les pays septentrionaux se sont atténuées, mais subsistent encore. En outre, l’utilisation du regard de démographe permet de dégager une interaction entre les différents volets de l’épidémie, à savoir une mise en évidence d’une relation particulière entre une épidémie de SIDA résultant de l’usage de drogues par voie intraveineuse et une épidémie résultant d’une contamination hétérosexuelle du SIDA, notamment dans les pays méridionaux.

Haut de page AUTEUR

Béatrice Valdes
EHESP - CRAPE-UMR 6051


Haut de page ANNEXES

Cartes des répartitions en pourcentage des entrées dans le SIDA selon le mode de contamination
Cartes des répartitions en pourcentage des entrées dans le SIDA selon le mode de contamination

Haut de page NOTES

[1] Dès le début des années 1970, Abdel Omran tente de théoriser les changements du profil épidémiologique de la population résultant du recul de certaines pathologies et utilise le concept de « transition épidémiologique ». Le concept de « fin des maladies infectieuses » apparaît à la fin des années 1970, alors que l’on croyait avoir maîtrisé les maladies infectieuses grâce au développement des vaccins, des antibiotiques et de traitements efficaces. Pourtant, au début des années 1980, on découvre de nouvelles « infections émergentes » telles que l’infection par le VIH ou d’autres qui se caractérisent par des microbes résistant aux traitements.
[2] Seuls les fichiers destinés au Centre européen de l’Organisation mondiale de la santé de Paris et celui remis à l’Institut national de statistiques espagnol sont constitués de données anonymes.
[3] Les indices ont été construits en tenant compte du pourcentage de sous-déclaration afin de corriger cette sous-déclaration (EUROHIV, 2007).
[4] Pour expliquer la sous-déclaration des décès par SIDA, on peut émettre plusieurs hypothèses :
  • - certains décès liés au SIDA n’ont peut-être pas été classés en tant que tels ;
  • - il est possible que certains patients atteints de SIDA soient perdus de vue pendant le suivi, de sorte que les médecins ne sont pas toujours informés de leur décès ;
  • - certains décès de sidéens ont pu être classés différemment lorsque la mortalité a un lien indirect (en cas de suicide par exemple) ou en cas de mortalité associée (intoxication par exemple).
[5] Utilisée en premier lieu par M. Gini, la méthode de la génération moyenne fut notamment appliquée à l’étude de la fécondité, de la natalité, de la mortalité, et de la primo-nuptialité par M. Calot (Calot, 1984 et 1985).
[6] Trois facteurs principaux influencent la structure par âge de la population d’un pays : la fécondité, la mortalité et les migrations internationales, pour lesquelles les données sont parfois très approximatives, faute d’un véritable registre de population qui enregistrerait toutes les entrées et toutes les sorties du territoire.
[7] Cela signifie que 0,8 % des membres d’une génération connaissant toute leur vie les conditions de l’année 1994, seraient entrés dans le SIDA au cours de leur vie (Valdes, 2009).
[8] Les tendances portugaises semblent échapper à ce modèle, aucune baisse n’étant observée avant 2004. Cette évolution n’est pas sans poser question car une hausse des entrées dans le SIDA persistante malgré l’existence des multithérapies peut provenir d’un défaut de prévention ou de recours au dépistage.
[9] Pour une meilleure visibilité de ces différences spatiales selon le mode de contamination, les résultats sont présentés sous forme de cartes, à deux dates (en 1995 : lorsque l’incidence atteint son maximum c’est-à-dire juste avant que les effets du recours aux multithérapies ne commencent à se faire sentir ; et en 2003 : date assez récente qui reflète à peu près la situation actuelle). Toujours pour une raison de visibilité, l’échelle utilisée n’est pas la même selon les sexes, ni selon le mode de contamination.
[10] Leur diffusion a permis à la fois de réduire les entrées dans le SIDA et d’améliorer la survie des sidéens.

Haut de page BIBLIOGRAPHIE

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Pour citer cet article :
Béatrice Valdes, « Le SIDA en Europe occidentale à travers un regard territorialisé de démographe », Populations vulnérables, n° 2, mis en ligne le 1er juillet 2017, disponible sur : populations-vulnerables.fr.
Auteur : Béatrice Valdes
Droits : populations-vulnerables.fr/menus/credits_contacts.html
ISSN : 2269-0182