Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Nom de la revue

La population de la France face au VIH-SIDA
Les femmes et les hommes migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne face au VIH-SIDA en France : des réseaux sexuels et des pratiques de protection genrés
Élise Marsicano
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Bibliographie | Références
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RÉSUMÉ

Les femmes et les hommes migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne sont très touchés par l’épidémie de VIH-SIDA en France. En mobilisant une enquête quantitative menée en 2005 auprès de 973 femmes et 901 hommes nés en Afrique subsaharienne et vivant en Île-de-France, cet article se propose de montrer que la ségrégation des réseaux sexuels et le multipartenariat contribuent à rendre compte de la diffusion de l’épidémie parmi ces migrant‑e‑s. La ségrégation des réseaux sexuels conduit à des relations entre des migrant‑e‑s originaires de pays à faible prévalence et à prévalence élevée. En outre, les hommes et les femmes de cette enquête n’ont pas les mêmes réseaux sexuels : les femmes ont plus souvent des partenaires d’Afrique subsaharienne et ont également plus souvent des partenaires sexuels ayant plus de partenaires qu’elles, ce qui peut entraîner des situations d’exposition au risque majorée pour les femmes. Quant aux hommes, ils sont engagés dans des relations simultanées de longue durée, ce qui peut constituer un contexte propice à la transmission.

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Mots-clés : VIH ; SIDA ; migrants ; ségrégation ; réseaux sexuels ; multipartenariat sexuel
Index géographique : France ; Afrique subsaharienne
Index historique : xxe-xxie siècles
SOMMAIRE

I. Introduction
II. Une enquête quantitative sur les pratiques sexuelles et préventives des migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne
III. Des réseaux sexuels ségrégés et marqués par l’importance du multipartenariat masculin
1) Des relations qui engagent majoritairement des partenaires africains
2) Le multipartenariat, un révélateur de l’asymétrie de genre
IV. Les pratiques préventives : entre rapports de pouvoir et rapports au risque
1) La cohabitation, un frein à la prévention
2) L’origine géographique du partenaire : un marqueur de distance sociale qui renvoie à un groupe à risque ?
V. Conclusion

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I. Introduction

Les femmes et les hommes migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne [1] sont très touchés par l’épidémie de VIH-SIDA en Europe (Del Amo et al., 2009 ; Le Vu et al., 2010 ; ONUSIDA, 2009). Si la majorité de ces migrant‑e‑s sont contaminées dans leur pays d’origine en raison de la situation d’endémie dans cette région du monde, des données virologiques attestent qu’une partie des contaminations a eu lieu après la migration (Cazein et al., 2009 ; Burns et al., 2009).

En France, peu de recherches en sciences sociales et en santé publique ont été conduites sur les pratiques sexuelles et préventives des migrant‑e‑s. Sur le terrain de la santé publique, l’arrivée des traitements efficaces en 1996 a entraîné une diminution des cas de SIDA en Europe. Cette transformation du profil de l’épidémie a conduit d’une part, à se préoccuper des migrations en provenance des régions de forte endémie dans lesquelles les traitements n’étaient pas encore disponibles (Mbaye, 2009) et d’autre part,  à déplacer les priorités de recherche vers la prise en charge et l’accès aux soins (Calvez, 2004). En outre, l’infection à VIH-SIDA parmi les migrant‑e‑s a longtemps été appréhendée uniquement sous l’angle de la pathologie d’importation, c’est-à-dire que l’on considérait que les personnes étaient déjà infectées au moment de leur arrivée sur le territoire français. Dans ce contexte, la priorité a été donnée aux enquêtes sur le dépistage, la prise en charge et la prévention de la transmission mère-enfant (Valin et al., 2004 ; Calvez et al., 2006 ; Jasseron et al., 2008). Ainsi, la préoccupation pour les migrant‑e‑s est-elle contemporaine d’un processus plus global de désexualisation des travaux scientifiques sur le VIH-SIDA (Boyce et al., 2007 ; Parker, 2009). Enfin, les questions de sexualité parmi les personnes migrantes constituent un objet politiquement et scientifiquement sensible en raison de la crainte de renforcer des stéréotypes culturalistes sur la sexualité et les rapports de genre (Marsicano, 2014).

Dans le contexte européen, l’augmentation de la part des migrant‑e‑s africain‑e‑s  parmi les personnes contaminées a entraîné une préoccupation scientifique pour les réseaux sexuels et les pratiques préventives de ces migrant‑e‑s (Fenton et al., 2005 ; Sadler et al., 2007 ; van Veen et al., 2009 ; van Veen et al., 2011). La structuration des réseaux sexuels constitue un déterminant important de la transmission d’une épidémie : selon la prévalence dans un groupe, la probabilité d’être  infecté peut être majorée pour les membres de ce groupe (Fenton et al., 2005).

Dans la continuité de ces travaux, cet article se propose de montrer que la ségrégation des réseaux sexuels et le multipartenariat contribuent à rendre compte de l’importance de l’épidémie parmi les migrant‑e‑s africains vivant en France, et notamment parmi les femmes. L’organisation des réseaux sexuels a un impact direct sur l’épidémie, car elle structure l’exposition au risque, mais aussi indirect, car les pratiques préventives se jouent dans des contextes relationnels spécifiques. Nous nous appuyons sur l’analyse d’une enquête quantitative menée en 2005 auprès de 973 femmes et 901 hommes nés en Afrique subsaharienne et vivant en Île-de-France.

II. Une enquête quantitative sur les pratiques sexuelles et préventives des migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne

Dans un contexte scientifique français peu enclin à produire des données statistiques qui tiennent compte de l’origine géographique des personnes (Simon, 2002), l’enquête KABP [2] migrant‑e‑s a constitué l’une des premières enquêtes menées auprès des populations migrantes d’Afrique subsaharienne par rapport au SIDA (Lydié, 2007). Elle a été réalisée par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) en Île-de-France, première région de résidence des populations originaires d’Afrique subsaharienne (INSEE 2005) et première région métropolitaine touchée par le VIH-SIDA (Cazein et al., 2008). Les personnes ont été interviewées en face-à-face entre juin et juillet 2005 (Encadré 1). L’enquête permet, outre l’étude des pratiques de prévention, d’étudier plus largement les relations – cohabitantes ou non – et les caractéristiques des partenaires (Encadré 2).

Encadré 1. L’enquête KABP migrants : recrutement des enquêtés et caractéristiques de l’échantillon [3]

En l’absence de base de sondage issu du recensement, le choix a été fait d’un recrutement dans la rue, à partir d’un échantillonnage aléatoire. Pour constituer la base de sondage, les communes d’Île-de-France de plus de 5 000 habitants ont été réparties en trois strates en fonction du pourcentage de personnes immigrées d’Afrique subsaharienne dans leur population (plus de 6 % ; 4 % à 6 % ; 2 % à 4 %). L’enquête a été conduite en lieux ouverts à partir de sites d’enquêtes fixes (station de transport urbain, marché, bureau de poste, centre commercial), choisis pour leur capacité à drainer des populations différentes.

Afin de tenir compte de la densité différentielle de la population immigrée africaine dans les communes, une durée de présence inversement proportionnelle à cette densité était à respecter sur chaque site (2 h si > 6 % ; 3 h si 4-6 % ; 4 h si 2-4 %).

Le recueil des données a été assuré par 42 enquêteurs originaires de pays d’Afrique subsaharienne. Sur le terrain, ils ont travaillé en binôme (une femme, un homme). Les enquêteurs ont interrogé les hommes ; les enquêtrices, les femmes. Les personnes interrogées étaient sélectionnées de manière aléatoire à partir des points d’enquête dans les cinquante communes tirées au sort. Les enquêteurs sollicitaient les personnes potentiellement éligibles, c’est-à-dire des personnes noires. Si celles-ci acceptaient de participer, les enquêteurs leur demandaient leur pays de naissance. Étaient retenues comme éligibles les personnes nées dans un pays d’Afrique subsaharienne, vivant en Île-de-France et âgées de 18 à 49 ans.

En raison du faible taux de réponse (21 %), l’échantillon sélectionné est plus proche d’un échantillon de convenance que d’un échantillon aléatoire. Néanmoins, cette méthodologie a permis d’interroger une population diversifiée en termes de conditions de vie et de parcours migratoires. La part de personnes en situation irrégulière sur le territoire français (11 %) est équivalente à celle estimée dans la population des migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne vivant en France (Lessault et Beauchemin, 2009). Que des personnes en situation irrégulière aient accepté de participer à l’enquête et de dévoiler leur situation administrative semble attester que les procédures de confidentialité et d’anonymat ont été bien comprises. De même, la faiblesse des taux de non-réponse (majoritairement inférieurs à 1 %) tend à indiquer que les enquêtés se sont sentis en confiance et plaide pour une certaine robustesse des données.

Encadré 2. Variables pour appréhender les réseaux sexuels et les pratiques de protection vis-à-vis du VIH-SIDA

Pour décrire la mixité des relations, nous considérons à la fois un critère migratoire – être ou non avec un partenaire né dans le même pays – et un critère minoritaire – être ou non avec un partenaire né en Afrique subsaharienne. Cela conduit à proposer une variable en trois modalités : 1) partenaire né‑e dans le même pays d’Afrique subsaharienne que la personne enquêtée (non mixité) ; 2) partenaire né‑e dans un autre pays d’Afrique subsaharienne que la personne enquêtée (mixité intra-africaine) ; 3) partenaire né‑e dans un pays en dehors de l’Afrique subsaharienne (mixité extra-africaine).

Concernant le multipartenariat, nous avons pris en compte le nombre de partenaires sexuels au cours des douze derniers mois et la temporalité des relations : 1) les personnes qui ont déclaré un seul partenaire sexuel au cours des douze derniers mois (monogamie) ; 2) les personnes qui ont déclaré plus d’un partenaire sexuel au cours des douze derniers mois et dont les relations se sont succédé (monogamie sérielle) ; 3) les personnes qui ont déclaré au moins deux partenaires sexuels au cours des douze derniers mois et dont les relations ont eu lieu en même temps (multipartenariat). Cette variable permet de distinguer la monogamie sérielle et le multipartenariat, situation qui présente potentiellement le plus de risque. Si le fait d’avoir plusieurs partenaires sexuels en même temps ne constitue pas en soi une situation risquée, la norme de la monogamie peut constituer un frein à la protection.

Des questions différentes ayant été posées sur les pratiques de protection en fonction du statut de la relation, cela nous a contraints à conduire des analyses séparées : pratique contraceptive et préventive au moment de l’enquête pour les relations stables, utilisation du préservatif avec le dernier partenaire lors du premier rapport sexuel et au moment de l’enquête pour les relations non stables. Pour les personnes multipartenaires, nous étudions l’utilisation du préservatif avec les deux premiers partenaires. Nous recourons également aux questions sur les discussions avec le/la partenaire (parler de contraception, parler de SIDA/MST, parler d’utiliser des préservatifs). Enfin, la perception du risque a été analysée à partir d’une question sur la crainte du VIH.

La description des réseaux sexuels constitue un préalable à l’analyse des pratiques de protection car les contextes relationnels délimitent la légitimité des enjeux contraceptifs et préventifs, et donc la possibilité de leur utilisation. Concernant les pratiques de protection des rapports sexuels, des régressions logistiques ont permis de déterminer l’influence spécifique de l’origine géographique du partenaire sur l’utilisation du préservatif, en ajustant sur des variables telles que les caractéristiques sociodémographiques, les écarts d’âges entre partenaires, le nombre de partenaires et les caractéristiques de la relation (statut de cohabitation et durée de la relation).

Les analyses portent sur les réseaux sexuels et les pratiques préventives au cours des douze derniers mois. Par conséquent, les personnes qui n’ont jamais eu de rapports sexuels ont été exclues (hommes : n=98 ; femmes : n=182), de même que celles qui n’avaient pas eu de rapports sexuels au cours des douze derniers mois (n=93 ; n=98), ainsi que celles qui ont déclaré un partenaire du même sexe (n=3 et n=4). Les analyses portent sur un échantillon final de 601 femmes et 626 hommes.

III. Des réseaux sexuels ségrégés et marqués par l’importance du multipartenariat masculin

1) Des relations qui engagent majoritairement des partenaires africains

La migration peut constituer une rupture dans la trajectoire sexuelle et conjugale. De nombreux travaux ont montré que le fait de migrer favorisait la rencontre de partenaires d’autres origines géographiques (Tribalat, 1995 ; Safi, 2008 ; Hamel et al., 2010), en particulier pour les migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne (Filhon et Varro, 2005). Cette tendance se retrouve dans notre échantillon puisque la moitié des personnes enquêtées sont avec un partenaire né dans un autre pays (47 % des femmes et 50 % des hommes).

Le constat de cette importante mixité nécessite d’être nuancé étant donné qu’une proportion élevée de personnes a un partenaire d’un autre pays d’Afrique subsaharienne que le sien (20 % des femmes et 19 % des hommes), résultat également observé dans l’enquête Trajectoires et Origines (Hamel et al., 2010). Si le fait d’être avec quelqu’un du même pays ou d’un autre pays d’Afrique subsaharienne ne s’inscrit pas dans les mêmes trajectoires et ne renvoie pas aux mêmes processus, au final, c’est le constat d’une ségrégation intra-africaine qui s’impose puisqu’environ 70 % de ces migrant‑e‑s a déclaré être, au moment de l’enquête, avec un partenaire d’Afrique subsaharienne.

Pour analyser cette ségrégation des réseaux sexuels, il est nécessaire de tenir les deux bouts : ce qui tient aux conditions de vie et ce qui relève de l’identification et des catégories de perception. La ségrégation résidentielle et professionnelle que connaissent les migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne entraîne une segmentation des espaces de rencontre et, partant, une probabilité accrue de rencontrer un partenaire originaire d’Afrique subsaharienne. En outre, l’expérience de la migration ainsi que le vécu des discriminations et du racisme peuvent contribuer à la constitution de réseaux africains, qui ne sont pas uniquement fondés sur le pays de naissance (Quiminal et Timera, 2002 ; Ndiaye, 2008). Ainsi, les discriminations raciales dont ces populations font l’expérience contribuent à la création de réseaux sociaux qui représentent des espaces de solidarité et de sociabilité, et peuvent devenir des lieux de rencontre de partenaires. Ces réseaux sont produits par un sentiment d’appartenance et peuvent en retour le renforcer. La structuration de ces réseaux est par ailleurs facilitée par la pratique du français, une majorité des migrant‑e‑s africain‑e‑s  venant de pays anciennement colonisés par la France.

La prise en compte du statut de la relation permet de nuancer ces premières analyses. Dans des relations synonymes d’engagement et d’une certaine visibilité sociale, les attentes de l’entourage et sa possible désapprobation jouent un rôle important, à la fois dans le choix des partenaires et dans le maintien des relations (Laumann et al., 1994). Dans notre échantillon, la mixité diminue dans les relations de couple comme en témoigne le fait que les relations cohabitantes engagent majoritairement des partenaires du même pays : respectivement 58 % pour les hommes et 63 % pour les femmes dans les relations cohabitantes vs 45 % et 43 % dans les relations non cohabitantes (Figure 1). Si les différences sont aussi marquées en fonction du statut de la relation, c’est que certaines relations sont valorisées et facilitées, tandis que d’autres sont socialement réprouvées, voire stigmatisées.

Figure 1. Origine géographique du partenaire selon le statut de cohabitation, par sexe
Champ : personnes qui ont déclaré une relation au cours des douze derniers mois avec une personne de l’autre sexe
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005

Ces réseaux sexuels sont fortement genrés. Tandis que les schémas de mixité sont similaires parmi les hommes et les femmes qui cohabitent avec leur partenaire, des différences se font jour dans les relations non cohabitantes, comme en atteste la fréquence de la mixité intra-africaine pour les femmes et de la mixité extra-africaine pour les hommes. Plusieurs explications peuvent être mobilisées pour rendre compte de cette différence entre les sexes. Les réseaux sociaux des femmes peuvent être moins diversifiés, en raison notamment de leur moindre accès au marché de l’emploi (INSEE, 2005 ; Beauchemin, Hamel et Simon, 2010) tandis que le caractère genré des normes sur la sexualité implique une sexualité préférentiellement inscrite dans la conjugalité pour les femmes  (Bajos et Bozon, 2008 ; Wellings et al., 2006 ; Locoh, 2007). Le contrôle social sur la sexualité des femmes et le fait que les femmes perçoivent plus souvent leur partenaire comme un conjoint potentiel peuvent alors conduire à une contrainte plus forte au choix d’un partenaire africain. Les différences entre les réseaux sexuels des hommes et des femmes sont vraisemblablement atténuées dans l’enquête en raison des biais d’échantillonnage qui ont conduit à surestimer les femmes les plus insérées socialement. Les femmes migrantes d’Afrique subsaharienne vivant en France ont probablement, plus souvent encore que ce qui est observé dans cette enquête, des partenaires africains, qu’ils soient ou non du même pays.

Cette mixité intra-africaine des réseaux sexuels conduit probablement à des contacts sexuels entre des migrant‑e‑s originaires de pays à faible prévalence et à prévalence élevée, ce qui participe à la diffusion de l’épidémie parmi les migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne en France. En outre, les hommes et les femmes de cette enquête n’ont pas les mêmes réseaux sexuels, les femmes ayant plus souvent des partenaires africains, ce qui peut entraîner des situations d’exposition au risque majorées pour les femmes. Les différences d’exposition sont également à rapporter au nombre et à la temporalité des relations dans lesquelles les personnes sont engagées. La prise en compte du multipartenariat permet de poursuivre la description des réseaux sexuels, en particulier sous l’angle des différences de genre. C’est sans doute dans cette pratique et dans sa déclaration que les différences entre les situations féminines et masculines se lisent avec le plus d’acuité.

2) Le multipartenariat, un révélateur de l’asymétrie de genre

Les relations des femmes et des hommes ne s’inscrivent pas dans les mêmes contextes comme l’indique le nombre de partenaires sexuels mais également la temporalité des relations au cours des douze derniers mois. Si les hommes déclarent globalement plus de partenaires que les femmes au cours des douze derniers mois, c’est concernant le multipartenariat que les différences sont les plus importantes : un quart des hommes déclare avoir eu plusieurs partenaires sexuelles en même temps au cours des douze derniers mois contre 7 % des femmes.

Ces écarts concernant le nombre de partenaires sexuels sont à rapporter à des différences de pratiques mais également de déclaration [4]. Les femmes déclarent probablement moins aisément avoir eu plusieurs partenaires, en particulier lorsqu’il s’agit de relations simultanées, en raison notamment des modèles de sexualité imposés aux femmes et aux hommes. Les différences de déclaration dans le nombre de partenaires renvoient à des différences de pratiques et de définition, et in fine à des socialisations différentes à la sexualité (Bozon, 2005).

Mais au-delà du biais de désirabilité sociale concernant le nombre de partenaires, biais observé dans toutes les enquêtes, il est effectivement possible que les femmes aient moins de partenaires sexuels que les hommes si ceux-ci recrutent leurs partenaires secondaires dans d’autres groupes de la population. C’est effectivement ce que l’on constate étant donné que les partenaires occasionnelles des hommes multipartenaires sont souvent non africaines (44 %) (Figure 2). Pour les hommes multipartenaires, le souci de sélectionner leurs partenaires dans des réseaux sociaux éloignés peut constituer un moyen de préserver la confidentialité de ces relations et ce, d’autant plus que le multipartenariat concerne souvent des hommes qui cohabitent avec leur partenaire : 21 % des hommes qui vivent avec leur partenaire déclarent des relations simultanées au cours des douze derniers mois. Pour les femmes au contraire, cohabiter avec leur partenaire représente sans doute un obstacle au multipartenariat ; seules 2 % d’entre elles déclarent des relations simultanées, tandis que cette proportion monte à 13 % pour les femmes qui ne cohabitent pas avec leur partenaire. Les multipartenariats féminin et masculin n’ont pas la même ampleur et ne sont pas de même nature.

Figure 2. L’origine géographique des partenaires des personnes ayant déclaré deux partenaires sexuels en même temps au cours des douze derniers mois, par sexe
Champ : personnes qui ont déclaré une relation au cours des douze derniers mois avec une personne de l’autre sexe
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005

Les hommes et les femmes migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne ont des réseaux sexuels différents et à l’intérieur de ceux-ci, des relations différentes – les femmes ont plus souvent des partenaires africains et leurs partenaires ont plus de partenaires. Cela peut conduire à rendre compte du poids de l’épidémie parmi les femmes, et rappelle qu’au-delà des pratiques sexuelles et préventives individuelles, il est nécessaire de tenir compte également de celles des partenaires. C’est dans un contexte de relative ségrégation intra-africaine des réseaux sexuels et de fréquence du multipartenariat masculin qu’il convient de resituer les pratiques préventives ; la stratification et la segmentation de ces réseaux sexuels induisent un rapport spécifique à la prévention.

IV Les pratiques préventives : entre rapports de pouvoir et rapports au risque
1) La cohabitation, un frein à la prévention

Les pratiques de protection vis-à-vis du VIH-SIDA constituent un révélateur des rapports de pouvoir qui se jouent dans la sexualité, et notamment des rapports sociaux de sexe, de l’engagement dans la relation et de la distance sociale entre partenaires (Bajos, 1997 ; Bajos et al., 1997). Les personnes, quelle que soit leur origine sociale ou culturelle, ont tendance à se protéger peu dans les relations affectives de longue durée dans lesquelles les enjeux affectifs, procréatifs et contraceptifs peuvent prendre le pas sur les enjeux de prévention des infections sexuellement transmissibles. À l’inverse, dans des relations dans lesquelles l’engagement est faible, l’utilisation du préservatif est plus légitime, la norme préventive n’entrant pas en contradiction avec d’autres enjeux.

L’engagement et la confiance sont peu compatibles avec l’utilisation du préservatif, comme le montre l’utilisation moins fréquente du préservatif parmi les personnes qui cohabitent avec leur partenaire par rapport à celles qui ne cohabitent pas avec leur partenaire (Figure 3). Dans les relations cohabitantes, la moitié des personnes déclare n’utiliser aucune méthode de contraception. Dans ces relations, ce sont les discussions sur le fait de parler de contraception qui sont privilégiées tandis que le fait de discuter de l’utilisation du préservatif est beaucoup moins fréquent, en particulier pour les femmes (Tableau 1). Néanmoins, si l’on considère que la norme préventive enjoint de se protéger surtout en début de relation ou dans les relations occasionnelles, la fréquence de l’utilisation du préservatif est plus forte dans les relations cohabitantes. Cela peut être lié à la crainte très élevée du VIH-SIDA dans cette population, de l’ordre de 80 %, crainte trois fois plus importante qu’en population générale (Beltzer et al., 2005).

Entre les relations cohabitantes et les relations non-cohabitantes, les différences, si elles se font sur l’utilisation  d’une méthode, se jouent également sur le type de méthode utilisée, avec des visées plus souvent contraceptives que préventives dans les relations cohabitantes. Les relations non cohabitantes sont probablement perçues comme plus à risque par rapport au VIH-SIDA, étant donné que lorsqu’une méthode est utilisée, il s’agit majoritairement du préservatif : 73 % et 58 % pour les hommes et les femmes dans les relations non cohabitantes contre 44 % et 28 % dans les relations cohabitantes (Figure 3). Dans les relations non cohabitantes, l’utilisation de deux méthodes de contraception, dont le préservatif, concerne une personne sur cinq.

Figure 3. Utilisation d’une méthode de contraception au moment de l’enquête, par statut de cohabitation et par sexe
Champ : personnes qui ont déclaré une relation au cours des douze derniers mois avec une personne de l’autre sexe
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005
Note : les différences observées entre les hommes et les femmes qui ne cohabitent pas avec leur partenaire semblent indiquer que les hommes ne sont pas toujours au courant lorsque leur partenaire utilise une méthode de contraception
Tableau 1. Discussion sur les pratiques de protection, selon le statut de cohabitation, par sexe (en %)
Hommes Toutes relations Relations cohabitantes Relations non cohabitantes p-value
 Effectif 494 245 249  
Parler de contraception 77,5 83,7 71,4 ***
Parler de SIDA, de MST 81,4 84,1 78,6 NS
Parler d’utiliser des préservatifs 77,7 73,9 81,5 **
Femmes Toutes relations Relations cohabitantes Relations non cohabitantes p-value
 Effectif 537 302 235  
Parler de contraception 75,2 74,5 76,2 NS
Parler de SIDA, de MST 79,3 77,4 81,7 NS
Parler d’utiliser des préservatifs 69,2 55,2 87,3 ***
Lecture : parler d’utiliser des préservatifs concerne 87,3 % des femmes qui ne cohabitent avec leur partenaire contre 55,2 % de celles qui cohabitent avec leur partenaire
Champ : personnes ayant eu un partenaire sexuel de l’autre sexe au cours des douze derniers mois
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005
*** significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 % ; NS : non significatif

Dans les relations cohabitantes, l’utilisation du préservatif est peu légitime, y compris lorsque les hommes ont d’autres partenaires (Tableau 2). Dans ces relations, se mettent en place les mêmes mécanismes que dans les relations monogames qui conduisent à l’abandon du préservatif (Cobat, Halfen et Grémy, 2008 ; Kretzschmar, White et Carael, 2010). En revanche, les hommes se protègent beaucoup plus sur la durée dans leur relation secondaire que dans leur relation principale (83 % vs 33%), ce qui constitue un indicateur que ces relations n’ont pas le même statut. Au contraire, les femmes sont dans des relations multipartenaires non cohabitantes dans lesquelles l’utilisation du préservatif est probablement plus évidente et facile à négocier. Ces dernières se protègent autant dans les relations principales et secondaires, attestant qu’il s’agit de relations au statut proche (52,1 % et 63,3 %).

L’obstacle à la prévention de la transmission semble ainsi procéder en partie de l’agencement des relations affectives et sexuelles (Calvez, 1995). Les femmes peuvent se retrouver dans des situations à risque de contamination dans les relations monogames car elles utilisent peu le préservatif, alors qu’une partie d’entre elles est en relation avec des hommes qui ont d’autres partenaires qu’elles. Pour les hommes, c’est vraisemblablement dans le multipartenariat que les pratiques de protection n’apparaissent pas suffisantes. Bien que les personnes se protègent beaucoup – c’est particulièrement le cas des personnes multipartenaires avec leur partenaire secondaire –, les niveaux d’utilisation du préservatif peuvent être insuffisants eu égard à la dynamique de l’épidémie dans ces populations et à la ségrégation des réseaux sexuels dans les relations de couple.

Tableau 2. Utilisation du préservatif avec le ou les partenaires selon le statut de cohabitation et de multipartenariat, par sexe
Hommes Toutes relations Relations cohabitantes Relations non cohabitantes p-value
Parmi les monogames 326 185 141
Actuellement avec le partenaire 33,4 % 26,2 % 42,9 % ***
Parmi les monogames sériels et les multipartenaires 168 60 108
Actuellement avec le partenaire principal 33,5 % 15,0 % 43,9 % ***
Au 1er rapport sexuel avec le partenaire secondaire 89,4 % 87,0 % 90,9 % NS
Actuellement avec le partenaire secondaire 83,1 % 85,0 % 82,1 % NS
Femmes Toutes relations Relations cohabitantes Relations non cohabitantes p-value
Parmi les monogames 483 296 187
Actuellement avec le partenaire 27,5 % 15,1 % 39,5 % ***
Parmi les monogames sériels et les multipartenaires 54 6 48
Actuellement avec le partenaire principal - - 52,1 %
Au 1er rapport sexuel avec le partenaire secondaire - - 81,0 %
Actuellement avec le partenaire secondaire - - 63,3 %
Note : nous avons fait le choix de regrouper les situations de monogamie sérielle et de multipartenariat dans ces analyses en raison de la faiblesse des effectifs dans ces groupes, en particulier pour les femmes, mais également parce que les différences n’étaient pas statistiquement significatives (résultats non présentés)
Lecture : parmi les hommes monogames sériels ou multipartenaires, l’utilisation du préservatif est de 15,0 % avec le partenaire principal dans les relations cohabitantes contre 43,9 % dans les relations non cohabitantes
Champ : personnes ayant eu un partenaire sexuel de l’autre sexe au cours des douze derniers mois
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005
*** significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 % ; NS : non significatif
2) L’origine géographique du partenaire : un marqueur de distance sociale qui renvoie à un groupe à risque ?

Le fait que les réseaux sexuels de ces populations soient ségrégés et constitués majoritairement de migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne ne signifie pas que ces personnes se perçoivent comme une communauté unifiée. À la question « vous personnellement, que faites-vous pour vous protéger du VIH-SIDA ? », seules 13 personnes (soit moins de 1 % de l’échantillon) déclarent sélectionner leurs partenaires sexuels à l’intérieur de leur communauté. C’est bien le jeu de la ségrégation spatiale et résidentielle, des discriminations vécues et des perceptions réciproques qui participent à la construction d’un rapport au risque et de pratiques préventives qui mettent ces populations dans des situations d’exposition au risque majorées.

Le risque de contamination peut être renforcé par des variations dans les pratiques de prévention selon l’origine du partenaire. Comme observé dans d’autres études (Gras et al., 1999 ; Gras et al., 2001 ; Wiggers et al., 2003), nos analyses montrent que l’origine géographique du partenaire est associée à des pratiques de prévention spécifiques (Tableau 3). Parmi les hommes, l’utilisation moins fréquente du préservatif avec les partenaires sexuels du même pays semble en partie liée aux caractéristiques de ces relations. Les hommes qui ont une partenaire du même pays ont à la fois des écarts d’âges plus importants avec leur partenaire et sont dans des relations de plus longue durée que ceux dont la partenaire est d’un autre pays (résultats non présentés ici). Or, ce sont ces caractéristiques qui affectent principalement l’utilisation du préservatif. La forte influence des caractéristiques relationnelles contribue probablement à rendre compte de l’absence d’association entre l’origine du partenaire et l’utilisation du préservatif dans les analyses multivariées.

Parmi les femmes, les analyses mènent à des conclusions quelque peu différentes. Les femmes qui cohabitent avec un partenaire d’Afrique subsaharienne rapportent une utilisation du préservatif très faible (13 %) tandis que les femmes qui ne cohabitent pas avec leur partenaire et dont le partenaire n’est pas d’Afrique subsaharienne rapportent une utilisation du préservatif beaucoup plus élevée (51 %). Contrairement aux études qui font l’hypothèse d’une crainte du VIH plus faible parmi les femmes ayant des partenaires d’Afrique subsaharienne (Gras et al., 1999 ; Gras et al., 2001 ; Wiggers et al., 2003), ces femmes font état d’une crainte considérable du VIH-SIDA (83 % vs 72 % lorsque le partenaire n’est pas originaire d’Afrique subsaharienne), confirmant que les communautés africaines ne sont pas toujours considérées comme protectrices pour leurs membres (Calvez et al., 2006b ; Pourette, 2008).

La catégorisation de ces migrant‑e‑s comme un « groupe à risque » – dans les discours médiatiques comme scientifiques – peut contribuer à la création de perceptions mutuelles entre ces migrant‑e‑s et leurs partenaires, en particulier lorsque ceux-ci ne sont pas des migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne. Cette catégorisation a des effets sociaux en termes de prévention. Les partenaires masculins perçoivent sans doute ces femmes comme étant plus à risque d’être infectées par le VIH et, de fait, proposent ou insistent pour qu’un préservatif soit utilisé. Les rapports de pouvoir et le rapport au risque concourent à ce que les femmes qui ne sont pas avec des hommes d’Afrique subsaharienne utilisent plus souvent le préservatif. Dans cette situation, l’origine géographique du partenaire – en plus de constituer un indicateur de distance sociale – peut être appréhendée sous l’angle de l’asymétrie entre partenaires. Que les femmes aient ou non un partenaire né en Afrique subsaharienne, qu’un préservatif soit utilisé ou non, les rapports de genre les placent dans une situation défavorable concernant la négociation des pratiques préventives. Ce n’est pas tant l’utilisation du préservatif qui constitue un marqueur d’autonomie que la manière dont elle s’articule avec les autres éléments de la relation.

Tableaux 3. Caractéristiques associées à l’utilisation du préservatif, par sexe et statut de cohabitation
Hommes Femmes
n % Odds ratio [IC 95 %] n % Odds ratio [IC 95 %]
Relations cohabitantes 241 22,8 291 16,5
Origine du partenaire
Même pays (réf.) 140 23,6 1   182 12,6 1  
Autre pays d’Afrique subsaharienne 47 27,7 1,24 [0,58 ; 2,69] NS 35 17,1 1,48 [0,54 ; 4,02] NS
Pays hors Afrique subsaharienne 54 16,7 0,63 [0,27 ; 1,47] NS 74 25,7 2,11 [1,04 ; 4,27] **
Écart d’âge avec la partenaire
L’homme a 0-4 ans de plus que la femme (réf.) 120 21,7 1   103 22,3 1  
L’homme a minimum 5 ans de plus que la femme 121 24 1,02 [0,51 ; 2,05] NS 188 13,3 1,61 [0,83 ; 3,11] NS
Nombre de partenaires, 12 mois
1 (réf.) 182 25,8 1   285 15,4    
2 et plus 59 13,6 0,42 [0,18 ; 0,97] ** 6 66,7 -  
Durée de la relation
0-5 ans (réf.) 104 28,9 1   94 22,3 1  
6 ans de plus 137 18,3 0,49 [0,26 ; 0,94] ** 197 13,7 0,70 [0,32 ; 1,51] NS
Lecture : les femmes dont le partenaire n’est pas originaire d’Afrique subsaharienne ont une probabilité 2,11 fois supérieure d’avoir utilisé un préservatif avec leur partenaire dans les relations cohabitantes
Champ : personnes ayant eu un partenaire sexuel de l’autre sexe au cours des douze derniers mois
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005
*** significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 % ; NS : non significatif
Ajusté sur l’âge et le niveau d’études

Hommes Femmes
n % Odds ratio [IC 95 %] n % Odds ratio [IC 95 %]
Relations  non cohabitantes 247 42,9 228 42,1
Origine du partenaire
Même pays (réf.) 118 35,6 1   100 35 1  
Autre pays d’Afrique subsaharienne 42 57,1 1,84 [0,82 ; 4,13] NS 59 42,4 1,16 [0,58 ; 2,33] NS
Pays hors Afrique subsaharienne 87 46 0,68 [0,35 ; 1,33] NS 69 52,2 2,04 [1,04 ; 4,02] **
Écart d’âge avec la partenaire
L’homme a 0-4 ans de plus que la femme (réf.) 163 52,8 1   112 43,8 1  
L’homme a minimum 5 ans de plus que la femme 84 23,8 0,45 [0,19 ; 0,72] ** 116 40,5 0,88 [0,51 ; 1,54] NS
Nombre de partenaires, 12 mois
1 (réf.) 139 42,5 1   182 39 1  
2 et plus 108 43,5 0,79 [0,45 ; 1,41]   46 54,4 1,82 [0,91 ; 3,60] *
Durée de la relation
0-2 ans (réf.) 149 54,4 1   133 48,1 1  
3 ans et plus 98 25,5 0,41 [0,22 ; 0,76] *** 95 33,7 0,75 [0,40 ; 1,34] NS
Lecture : les femmes dont le partenaire n’est pas originaire d’Afrique subsaharienne ont une probabilité 2,11 fois supérieure d’avoir utilisé un préservatif avec leur partenaire dans les relations cohabitantes
Champ : personnes ayant eu un partenaire sexuel de l’autre sexe au cours des douze derniers mois
Source : enquête KABP migrants, INPES, 2005
*** significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 % ; NS : non significatif
Ajusté sur l’âge et le niveau d’études
V. Conclusion

La ségrégation des réseaux sexuels est socialement déterminée et renvoie aux conditions de migration et de vie en France ainsi qu’à l’expérience des discriminations et du racisme. Les discriminations raciales peuvent faciliter la constitution d’une minorité racisée, au-delà du pays de naissance, comme en atteste le fait que la majorité des personnes enquêtées a des partenaires nés en Afrique subsaharienne. Les relations sexuelles entre migrant‑e‑s venant de pays d’Afrique subsaharienne dans lesquels les prévalences du VIH-SIDA sont très différentes peuvent aboutir à une diffusion de l’épidémie parmi ces migrant‑e‑s en France. En outre, les femmes ont vraisemblablement des partenaires sexuels qui ont plus de partenaires qu’elles et ont plus souvent des partenaires d’Afrique subsaharienne que les hommes, ce qui peut conduire à rendre compte du poids de l’épidémie parmi ces femmes migrantes. Quant aux hommes, ils sont engagés dans des relations simultanées de longue durée, ce qui peut constituer un contexte propice à la transmission.

Dans les relations dans lesquelles les personnes ont souvent des partenaires du même pays, la norme de la monogamie et l’asymétrie de genre aboutissent à une faible utilisation du préservatif, y compris parmi les personnes multipartenaires. La norme préventive peut entrer en contradiction avec la dynamique de l’épidémie, étant donné que ces relations sont celles où les personnes se protègent le moins alors que la majorité des personnes ont des partenaires du même pays et que de nombreux hommes sont multipartenaires. D’autres relations se caractérisent par un degré d’engagement faible, doublé d’une distance sociale importante et d’une asymétrie de sexe plus faible. La première configuration entraîne un cumul de processus défavorables aux pratiques de protection, aussi bien s’agissant des rapports de pouvoir que du rapport au risque, c’est-à-dire à la fois pour des raisons de légitimité et de possibilité, tandis que la deuxième configuration réunit des processus globalement propices aux pratiques de protection.

Depuis 2005, les flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne ainsi que les politiques migratoires en France ont notablement évolué. Comprendre comment les réseaux sexuels se transforment, et selon quels processus, est essentiel pour une meilleure compréhension des dynamiques de l’épidémie dans les pays d’immigration. Les données de l’enquête Parcours menée en 2012-2013 auprès de migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne vivant en France permettent de disposer de données longitudinales pour mieux appréhender la modification des réseaux sexuels au cours de la migration ainsi que la reconfiguration des rapports de genre [5]. En outre, la situation des personnes ayant des relations sexuelles avec des personnes du même sexe, absente dans cet article en raison de la faiblesse des effectifs, nécessite des  investigations plus poussées dans un contexte où ces populations constituent un sujet d’intérêt récent et en plein essor en France (Awondo, 2011).

Haut de page AUTEUR

Élise Marsicano
Maître de conférences
Université de Strasbourg, SAGE-UMR 7363


Haut de page ANNEXES


Haut de page NOTES

[1] Le terme « migrant‑e‑s » a rencontré un succès important par rapport à celui d’« immigré » dans les données et les recherches sur le SIDA. Ce terme constitue une importation de l’anglo-saxon qui s’est effectuée via les conférences internationales et la littérature anglo-saxonne (Musso, 2008). Dans cet article, nous avons fait le choix d’utiliser préférentiellement le terme « migrant‑e‑s ». L’utilisation du terme « immigré » est réservée aux passages dans lesquels nous nous référons à la catégorie construite dans la statistique publique. En outre, nous utilisons  indifféremment le terme « d’Afrique subsaharienne » et « africains » afin d’éviter les répétitions.
[2] KABP pour Knowledge, Attitudes, Beliefs and Practices. CAP en français (Connaissances, Attitudes et Pratiques) et plus rarement CACP (Connaissances, Attitudes, Croyances et Pratiques).
[3] Pour une discussion détaillée sur la méthodologie, se référer à l’article publié dans Population (Marsicano, Lydié et Bajos, 2011).
[4] Une étude a montré qu’une question directe sur le fait d’avoir eu plusieurs partenaires en même temps ne sous-estimait pas la fréquence du multipartenariat par rapport à une estimation par recoupements des temporalités déclarées des relations et que, par ailleurs, cette méthode minimise les données manquantes (Nelson et al., 2007).
[5] L’enquête ANRS Parcours est une enquête biographique portant sur la prévention sexuelle, l’accès au dépistage et à la prise en charge, ainsi que les conditions de vie avec la maladie de ces migrant‑e‑s. Pour plus d’informations, voir le site dédié à l’enquête ainsi que l’article publié dans ce numéro par Anne Gosselin, Annabel Desgrées du Loû et Julie Pannetier pour le groupe Parcours : « Les migrant‑e‑s subsahariens face à la précarité résidentielle et administrative à l’arrivée en France : l’enquête ANRS Parcours ».

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Haut de page RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Élise Marsicano, « Les femmes et les hommes migrant‑e‑s d’Afrique subsaharienne face au VIH-SIDA en France : des réseaux sexuels et des pratiques de protection genrés », Populations vulnérables, n° 2, mis en ligne le 1er juillet 2017, disponible sur : populations-vulnerables.fr.
Auteur : Élise Marsicano
Droits : populations-vulnerables.fr/menus/credits_contacts.html
ISSN : 2269-0182